L’histoire de l’énergie nucléaire au Québec
Un extrait du livre « Nucléus » de Robert Bothwell, sous-titré « L’histoire de L’Énergie Atomique du Canada Limitée » reproduit ici avec la permission de l’auteur. [©Copyright - Ottawa 1988 Agence d’ARC Inc. (les éditions)] [ un excellent historique de G-1 et G-2, avec photos, est aussi disponible au site-web d'Hydro-Québec, en format pdf - 180 Ko] |
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Il reste un élément à intégrer à ce récit d’expansion. Le Québec, jusqu’en 1963, n’avait pas directement contribué à la mise au point des centrales électronucléaires. Cela tenait, en partie, à la nature particulière des institutions de la province et, en partie également, aux opinions politiques et idéologiques de ses gouvernements successifs mais aussi à l’abondance des ressources hydrauliques de la province, dont une large part se trouvait dans des régions isolées et inexploitées mais qui serait la lorsque le marché s’y prêterait.Lorsque l’EACL apparut sur la scène, deux types de compagnie d’électricité servaient la province. Il y avait d’un côté la Commission hydroélectrique du Québec, créée en 1944 par la nationalisation de la plus grosse compagnie d’électricité privée de la province et, d’un autre côté le reste des compagnies privées, Shawinigan Power and Water, Saguenay Electric, Gatineau Power, etc. En 1962, le gouvernement libéral provincial remporta des élections en promettant de nationaliser les compagnies restantes; l’amalgame de ces divers éléments au sein d’un réseau sous propriété provinciale fut réalisé le 1er mai 1963.
En renforçant l’emprise de la province sur ses sources d’électricité, le Québec ne faisait que suivre une voie tracée par d’autres, I’Ontario notamment, longtemps auparavant. Mais le mélange de la politique et de l’électricité présentait au Québec une dimension ignorée dans les autres provinces: la compagnie d’électricité provinciale était francophone, les compagnies privés anglophones. Leur disparition fut considérée comme un coup porté à la domination économique qu’exerçaient les milieux d’affaires anglophones sur une société francophone; rétrospectivement, cette perception semble d’ailleurs exacte. L’importance globale de cet événement, qui souleva à l’époque bien des débats, demeure difficile à évaluer. Pour beaucoup, on ne faisait que rattraper les autres provinces tout en ouvrant simultanément des rôles économiques aux 80% da habitants de la province qui préféraient parler français plutôt qu’anglais; d’autres, cependant, percevaient cette nationalisation comme la première étape dans la voie de l’émancipation politique. Cette théorie préoccupait beaucoup le gouvernement Pearson et contribua à façonner son programme politique. A partir de 1963, Ottawa prit conscience qu’il fallait partager les avantages du Canada avec les citoyens francophones du pays.
L’Hydro-Québec, c’est ainsi que cette société était déjà communément appelée, avait la main haute sur les plus riches ressources hydrauliques du Canada; en 1966, ses sites hydrauliques aménagé fournissaient 48 % du total de l’électricité canadienne. Elle allait bientôt avoir besoin d’accroître encore sa capacité de production et, même si elle aménageait les rivières Manicouagan et des Outardes dans le nord du Québec central, la province avait imité I’Ontario en faisant construire une centrale thermique de 300 MW à Tracy près de Sorel. Cette centrale ne représentait toutefois qu’une petite fraction de la capacité installée du Québec.
Il peut sembler étrange que le Québec, qui dispose de ressources hydrauliques abondantes, se soit inquiété de son avenir électrique. Mais, pour certaines localités, on commençait à trouver plus intéressant de construire des centrales thermiques que d’aménager de longues lignes de transmission de l’électricité hydraulique; il y avait aussi la perception, lointaine mais néanmoins déterminante, que le Québec des années 90 se trouve confronté aux problèmes que connaissait déjà l’Ontario dans les années 50 et 60. Pour cette seule raison, il était opportun de faire connaître l’électronucléaire à la plus grosse compagnie d’électricité du Canada (elle l’était devenue en 1963), mais il y avait aussi d’autres raisons.
Comme nous l’avons vu, Gray s’efforça en 1963 d’intéresser l’Hydro-Québec aux affaires de l’EACL en recrutant J.-C. Lessard, son président, au sein du Conseil d’administration de l’EACL, ce qui mit fin à un boycott de la part de la compagnie d’électricité provinciale, boycott qui durait depuis 1954. Cette nomination allait dans le droit fil des priorités propres au gouvernement fédéral. Deux autres francophones entrèrent au Conseil en 1967: Claude Geoffrion et Marcel Caron. Pour ceux qui avaient choisi ces personnes comme pour les politiciens qui coiffaient l’EACL, il était important de chercher à partager la technologie électronucléaire avec un tiers du pays n’ayant guère jusque-lé participé à sa mise au point.
Le symbolisme avait une base politique. Lesage cherchait à obtenir du gouvernement fédéral des avantages pour le Québec, soit directement, en espèces, soit indirectement, par des services. Si l’énergie nucléaire jouait un rôle, quoique peut-être pas de premier plan, dans le désir d’Ottawa de faire profiter le Québec de ses largesses, elle avait également une place dans le débat qui entourait l’élaboration de la stratégie énergétique québécoise. Jusqu’en 1964, la source et le prix de l’électricité firent l’objet d’échanges politiques intenses et chargés d’émotion aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du gouvernement provincial; le prix et la disponibilité de 1’électricité nucléaire servirent alors à mesurer s’il était possible et souhaitable de procéder à l’aménagement hydro-électrique du nord de la province. Certains avaient également l’impression que l’énergie nucléaire était, pour reprendre les termes de deux nouveaux analystes, « une technologie nouvelle, efficace et fiable ». Il était essentiel « d’acquérir la maîtrise de la nouvelle technologie ».
Dans certains cercles, on prenait pour acquis que l’énergie nucléaire serait moins coûteuse que la mise en valeur du nord: Jacques Parizeau, un économiste éminent qui prenait goût à la politique, se faisait le héraut de ce raisonnement. Il n’était pas seul à avoir cette conviction et c’est parce qu’il considérait l’électronucléaire comme le meilleur moyen d’assurer un approvisionnement en électricité peu coûteux pour l’avenir que le Conseil des ministres provincial entreprit d’explorer la possibilité de construire un réacteur nucléaire.
Les procès-verbaux du Conseil de l’EACL indiquent que les premières démarches vinrent du Québec, à l’été de 1964, et que Gray commanda alors la préparation d’un « rapport sur un réacteur de 250 MW - une version plus puissante de la centrale de Douglas Point » pour mai 1965. Si l’Hydro-Québec était impatiente d’aborder le sujet, l'EACL avait hâte de la satisfaire; un seul point mérite cependant d’être relevé à cet égard, ce n’est que dans une perspective très générale que cette démarche cadrait avec les projets de l’EACL, et encore principalement du fait de la symétrie politique et économique que cela représentait du point de vue de l’équilibre politique canadien. Il est difficile de trouver dans les documents de l’EACL ce que l’on a décrit comme « de fortes pressions sur l’Hydro-Québec et sur le gouvernement du Québec pour que la province se lance dans un ambitieux programme d’équipement qui utilise la technologie canadienne du CANDU .»
En fait, initialement, le Québec semble s’être intéressé à une méthode ayant fait ses preuves et la CGE [Compagnie Générale Électrique du Canada] fut la première compagnie à se mettre sur les rangs en proposant sa propre conception, qui incluait une « cuve immergée dans l’eau. Gray et son personnel restèrent de marbre. Si l’EACL devait offrir son expertise technique ou servir de maître d’œuvre - une exigence du Québec - il n’y aurait pas une telle cuve et, de préférence, on ne traiterait pas avec la CGE.
L’intérêt manifesté par le Québec pour l’électronucléaire, un intérêt suscité par Lessard et entretenu par des administrateurs-publicistes comme Parizeau, coïncidait à la fois avec l’avènement du CANDU en Ontario et l’impression, qui a duré du milieu à la fin des armés 60, que l’on allait manquer d’eau lourde. Il chevauchait aussi l’apparition de variantes des types de réacteurs dont se préoccupa le PRDPEC [Comité d’évaluation du programme et de mise au point des réacteurs de puissance], à partir de 1962. Il était donc naturel de prendre en considération certains de ces concepts en vue de la première centrale nucléaire du Québec, tout comme il était naturel d’en adopter un. C’est à ce stade que l’on commença à se préoccuper des conditions de financement d’une telle centrale.
L’Hydro-Québec voulait que le gouvernement fédéral participe au projet mais, même pour l’Ontario Hydro, Ottawa n’avait accordé un financement fédéral que pour des centrales-pilotes, même s’il s’agissait de trés grosses centrales-pilotes comme Pickering. Le gouvernement fédéral pouvait-il, ou devait-il, accorder son aide pour la réalisation d’un réacteur d’un type déjà mis a l’épreuve? Selon Gray, l’Hydro-Québec avait le choix soit de réclamer une version plus puissante, 500 MWe, soit de jouer la carte d’une autre filière, par exemple « l’installation d’un réacteur à l’eau légère bouillante. »
Gray admit plus tard qu’il s’agissait là d’une de ses pires propositions puisqu’elle enterrait en pratique le réacteur organique, déjà rétrogradé à une catégorie inférieure (le procès-verbal parle de « limitation » et d’ « annulation ») pour lui substituer un système inexploré et qui n’avait donc pas fait ses preuves. Par la bande, cela eut également pour conséquence de compromettre davantage l’existence de la CAPD [Division d’électronucléaire civil] de la CGE, qui avait construit le réacteur organique expérimental de Whiteshell, et donc de frustrer une fois de plus le désir de cette compagnie de participer à l’évolution du programme nucléaire au pays afin de se servir de cette participation comme d’un tremplin pour décrocher des contrats d’un genre ou d’un autre à l’étranger. Pour la CGE Whiteshell était devenue une aventure sans lendemain.
Nous avons déjà vu pourquoi on décida de limiter les efforts consacres à la mise au point d’un réacteur à caloporteur organique. On ne peut cependant nier que l'OTR [Réacteur organique expérimental] ait bien fonctionné durant ses 25 années d’utilisation, et il est clair que I’expérience acquise lors de sa construction et de son exploitation avait été précieuse lors de la mise au point d’un réacteur de 250 MW pour le Québec.
Pendant que l’EACL examinait ses options et prenait ses premières dispositions en vue du lancement d’un nouveau programme de réacteurs, bureaucrates et politiciens mirent au point les termes de l’accord entre le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec. Lessard avait clairement su influencer le premier ministre Lesage qui décida que la prochaine conférence de l’Association Nucléaire Canadienne, qui devait avoir lieu à Québec au mois de mai suivant, constituerait une splendide occasion d’annoncer que le Québec se lançait lui aussi dans la voie nucléaire. Il y avait bien sur quelques petits écueils: l'EACL s’était montré trop optimiste quant au temps nécessaire à la préparation des plans définitifs d’un BLW; au printemps de 1965, on annonça au Comité pertinent du Conseil des ministres qu’il faudrait attendre encore un an et demi ou deux pour disposer de ces plans et entamer la construction. On avait également pu lui dire que le Conseil d’administration de l'EACL ne voulait pas approuver ces plans tant qu’ils n’étaient pas mieux définis.
Lesage s’efforça d’accélérer les choses en écrivant à Pearson le 6 avril 1965. Il voulait que le projet avance. L'EACL avait proposé un type de réacteur et l’Hydro-Québec disposait d’un site à St-Édouard de Gentilly. Le reste pouvait attendre qu’on ait annoncé le projet. Ce n’était bien sur pas possible tant que l’on ne avait pas arrivé à un accord au sujet du financement et le Premier ministre québécois souhaitait régler ce léger détail. Dans les grades lignes, il voulait bénéficier de conditions identiques a celles offertes à l’Ontario pour Douglas Point. Le coût serait plus élevé à cause de l’inflation – disons 100 millions de dollars sur lesquels les conseillers du gouvernement fédéral estimaient que l’on pourrait un jour récupérer de 50 à 70 millions.
Le Comité du Conseil privé sur la recherche scientifique et industrielle se pencha sur la question le 30 avril 1965. Sur le conseil de l'EACL, il se montra prudent, plus prudent que ne le souhaitait Lesage. L'EACL continuerait d’étudier son réacteur BLW. Si la filière semblait bonne, le prototype serait construit au Québec et, en attendant, les ingénieurs de l’Hydro-Québec seraient les bienvenus à Chalk River s’ils souhaitaient collaborer à l’étude. Surtout, le Québec bénéficierait des mêmes conditions de financement que l’Ontario.
Lorsqu’il aborda la question le 3 mai, le Conseil des ministres demeura prudent à certains égards tout en faisant preuve d’une certaine générosité à d’autres. Tout accord avec le Québec devrait être soigneusement limité au procédé et ne devrait pas être étendu au modèle ni au site. Enthousiasmé, Mitchell Sharp, le ministre du Commerce, affirmait que l’entreprise québécoise « déboucherait probablement à l’avenir sur des ventes substantielles de ce type de réacteur. » Maurice Sauvé, le ministre des Foréts qui assurait également la liaison entre Lesage et le Cabinet fédéral, déclara alors que le Québec n’avait pas besoin d’un réacteur nucléaire ni même de n’importe quelle forme d’électricité d’origine thermique et qu’il fallait admettre ce fait. La norme servant à déterminer le coût de l’électricité produite par le réacteur que l’on se proposait de construire devait donc être celle d’une centrale hydraulique plutôt que de la centrale thermique de Tracy. Le Conseil des ministres n’arriva pas immédiatement à une conclusion au sujet des modalités de financement puisque aucune décision ferme n’avait été prise hormis celle de faire quelques gestes de coopération. Malgré le discours qu’allait prononcer Lesage (une semaine plus tard seulement), on ne pouvait rien faire de plus tant que les plans de l’EACL n’étaient pas prêts et, ce qui était tout aussi important, tant que la CCEA n’approuverait pas le site choisi.
Les préparatifs de l’EACL en vue de l’installation d’un réacteur au Québec furent néanmoins considérablement stimulés par l’émoi avec lequel la lettre de Lesage fut accueillie. Lors de sa réunion suivante, en mai, le Comité exécutif traita la question du BLW comme de ses principales priorités. On créa une nouvelle organisation chargée de s’occuper de la conception à l’eau bouillante. Elle relevait de Les Haywood, ce qui signifiait qu’elle dépendait des services d’études techniques de Chalk River plutôt que de la NPPD. Le compte rendu de cette réunion de mai 1965 du Comité exécutif est révélateur, peut-être pas délibérément: « La [nouvelle] division sera organiste en quatre ou cinq directions, selon une structure rappelant celle adoptée par la CGE et la NPPD. » Cette organisation fut confiée à George Pon qui dirigerait un personnel pouvant atteindre 60 employés, indiqua Haywood. Elle fut installée à Toronto où l’on envoya du personnel francophone suivre une formation. Haywood estimait que les devis et les « conclusions techniques » pourraient être prêts au milieu de 1966. Si la décision de construire le réacteur était prise à ce moment, il pourrait commencer à alimenter le réseau de l’Hydro-Québec vers le milieu de 1971.
La décision de construire le réacteur fut prise en plusieurs fois. Selon la biographe de Lesage, le Conseil des ministres du Québec donna son aval aussi bien au projet qu’au site choisi le 11 février 1966. Il faudrait attendre encore trois mois avant que le rapport de l’EACL soit prêt et le Conseil d’administration de la Société décida d’approuver immédiatement le projet et transmit sa recommandation au Conseil des ministres fédéral pour qu’il prenne rapidement les mesures appropriées. Le Québec ayant déjà pris sa décision, Haywood insista auprès de Gray, en mars et une fois encore début mai, pour que l’on débloque des fonds afin que les travaux d’excavation puissent commencer en septembre. Les deux fois, le Comité exécutif refusa; cette proposition fut représentée sous sa forme finale lors de la réunion du Conseil d’administration qui eut lieu à Pinawa le 31 mai.
À cette occasion, Haywood eut enfin ce qu’il voulait. Son étude, déclara-t-i1 au Conseil, révélait que le CANDU-BLW était financièrement intéressant et présentait certains avantages par rapport au CANDU-PHW que construisait l’Ontario Hydro. Les plans et les devis étaient prêts et le Conseil devrait maintenant se jeter à l’eau. Le Conseil plongea et la recommandation appropriée fut transmise au Conseil des ministres.
On indiqua à ce dernier que, même si le programme nucléaire canadien était pour l’instant un succès, il fallait continuer d’améliorer les résultats passés « afin de préserver une position concurrentielle. » Entre autres améliorations, il y avait le réacteur à l’eau bouillante que l’on se proposait de construire et dont le caloporteur pouvait être considéré comme supérieur à l’eau lourde des anciens modèles « puisque son coût est négligeable par rapport à celui de l’eau lourde, qu’il s’agit d’un fluide bien connu des compagnies d’électricité et que, de plus, la vapeur produite dans le réacteur peut actionner directement la turbine. » Cela n’avait pas toujours été vrai puisque l’eau ordinaire absorbait plus de neutrons que le deutérium mais « des recherches poussées » avaient permis de résoudre le problème: « En mélangeant la vapeur d’eau à l’eau, le taux d’absorption de neutrons est inférieur à celui qui prévaudrait si l’on n’employait que de l’eau ordinaire. »
Ce réacteur coûterait moins cher que celui de Douglas Point, non pas, évidemment, en valeur nominale, mais selon un calcul reflétant la différence de puissance entre les deux réacteurs ainsi que l’effet de l’inflation entre le début et la fin des anées 60. Il serait également plus efficace et ses « avantages inhérents » deviendraient donc encore plus manifestes au fil du temps. Tout comme l’Ontario Hydro le ferait pour Douglas Point, l’Hydro-Québec achèterait au bout du compte Gentilly pour quelque 80 millions de dollars dont serait retranché l’amortissement. La différence avec le coût réel devrait être considérée comme une contribution fédérale à la recherche et au développement.
Le gouvernement Lesage fut défait entre le moment où le Conseil d’administration approuva la construction du réacteur BLW et celui où son avis fut transmis au Conseil des ministres, le 11 juillet 1966, mais la mort politique de Lesage et l’arrivée au pouvoir de Daniel Johnson et de son Union nationale ne changèrent pas grand-chose. Lessard demeura à la présidence de I’Hydro-Québec et devint l’un des compagnons de table et de pêche du nouveau Premier ministre; personne au sein du nouveau gouvernement ne semble avoir réfléchi à la question de Gentilly. Cette réflexion s’applique d’ailleurs au Conseil des ministres fédéral; dans ce qui a pu apparaître comme un geste combinant toutes les meilleures caractéristiques de sa politique d’encouragement de la technologie, de l’industrie et de l’unité nationale, le gouvernement Pearson approuva le 20 juillet la construction de Gentilly sur la base de la formule retenue pour Douglas Point.
Les fiançailles ne se déroulèrent pas totalement sans anicroche puisque l’EACL et l’Hydro-Québec se chamaillèrent au sujet de l’interprétation à donner aux conditions de l’accord de Douglas Point mais, dans l’ensemble, les premières phases de Gentilly ne donnèrent pas lieu à trop d’inquiétudes. Les antres sujets de préoccupations ne manquaient par contre pas: l’eau lourde d’abord et avant tout; les premiers résultats de l’exploitation de Douglas Point, désolants puisque le réacteur passait plus de temps arrêté qu’en marche; et la déception continuelle de la CGE qui cherchait à vendre son expertise. En 1966-1967, l’EACL connut elle-même certains conflits de travail mais ils étaient insignifiants par rapport à ceux de Gentilly qui, selon Haywood, perdit cinq mois de temps de construction du fait des arrêts de travail. Il ne pensait plus que le réacteur puisse être prêt à temps mais il demeurait convaincu de pouvoir le réaliser sans dépasser le budget alloué.
Haywood n’avait pas tort. Au printemps de 1970, Gray eut la satisfaction d’annoncer que la construction de Gentilly respectait du mains l’échéance, malgré les grèves, et que le réacteur pourrait entrer en exploitation dans le courant de l’année 1971. Dans les circonstances, même si les délais n’étaient quand même pas tout à fait respectés, c’était un résultat honorable. Un arrière-fond d’ironie le marquait cependant puisque, au moment même où Gray annonçait ses prévisions dans le rapport annuel de l’EACL, le Conseil apprenait que Gentilly risquait de ne pas fonctionner longtemps: on ne pouvait absolument pas garantir un approvisionnement suffisant en eau lourde. Même si l’on mettait Gentilly en route, le complexe n’obtiendrait son eau lourde qu’après Pickering. Aussi embarrassant que cela puisse être, déclara Lessard au Conseil d’administration, « Hydro-Québec est disposée à faire face aux conséquences. » Le Premier ministre -c’était maintenant Pierre Elliott Trudeau – demanda aux présidents de l’Ontario Hydro et de l’Hydro-Québec de trouver une solution raisonnable et, sur cette instigation, c’est ce qu’ils firent.
Gentilly atteignit le seuil critique au début de 1971 et, durant l’année, on réalisa un programme détaillé et circonspect de mise en service. Cette opération connut sa part de problèmes, cela tenait surtout à ce que tout le monde savait que le réacteur serait prochainement arrêté pour que son eau lourde puisse être envoyé à Pickering. La véritable mise a l’épreuve de Gentilly, semblait-il, viendrait plus tard.
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Au début, la chance sembla lui sourire. L'EACL décrocha un contrat en Argentine et, après des négociations compliquées, la commande coréenne. Il y avait bien les problèmes habituels, qui tournaient surtout autour de l’eau lourde du Cap-Breton et d’une usine à LaPrade, au Québec, qui alimentait l’Hydro-Québec ainsi que le marché d’exportation sur lequel l’EACL comptait. Il y avait également des problèmes avec les appareils médicaux de la division des Produits commerciaux: l’un de ceux-ci, le Therasim, avait dû être retiré du marché pour des réparations d’urgence. Gentilly également donnait du souci, mais un souci compensé par les progrès enregistrés en Ontario. Quoi qu’il en soit, 1’Hydro-Québec restait enthousiaste et son président, Roland Giroux, donna l’assurance à Foster, à Gillespie et à Jean Chrétien que Gentilly 3 recevrait le feu vert en 1977.
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Le Québec, qui avait nourri tant d’espoirs vers le milieu des amés 70, infléchit sa politique électronucléaire peu de temps après l’arrivée au pouvoir, en novembre 1976, du Parti québécois. Les négociations se prolongèrent, rendues encore plus complexes par la question de l’approvisionnement du Québec en eau lourde, par le coûteux projet de LaPrade auquel le Conseil d’administration souhaitait mettre un terme, et par l’évaluation des répercussions politiques qu’aurait au Québec l’interruption d’un projet fédéral d’une telle envergure. Il n’y aurait pas de Gentilly 3 dans un avenir immédiat mais, en revanche, le Québec n’excluait pas, pour les années 80, une nouvelle centrale CANDU de 600 ou 900 mégawatts. Gentilly 1 fut fermé en 1978 principalement pour des raisons de sécurité. Enfin, dans le courant du printemps de cette année-là, le gouvernement québécois déposa un Livre blanc sur l’énergie qui prévoyait, pour les dix années suivantes, un fléchissement de la demande pour l’électricité. Tout cela rendait très improbable une expansion du secteur nucléaire après Gentilly 2.
Gentilly-1, la centrale-pilote d'une filière CANDU à l’eau légère bouillante
| Un article de quatre pages de la revue Perspectives du journal La Presse, du 29 août 1970 : Le Québec nucléaire est né à Gentilly, par Françoise Côté. Selon l’article, « L’emplacement actuel est assez vaste pour permettre d’agrandir les immeubles et d’ajouter quatre autres réacteurs, en vue de porter Gentilly à une puissance de 2 000 000 de kilowatts. Gentilly, c’est déjà l’an 2 000 au Québec puisqu’on prévoit pour la fin du présent siècle que l’électricité d’origine hydraulique ne représentera plus que le tiers de la production totale québécoise. » | [jpg — 1,103 Ko] [jpg — 1,068 Ko] |
Dernière mise à jour: 12 mars 2005